Le tourisme et la sécurité : qu’est-ce qui a changé après les attentats à Paris?

En 2016, la fréquentation touristique de la destination Paris Ile-de-France est en baisse de 4,7% par rapport à 2015. En raison des attentats islamistes de novembre 2015 le secteur touristique a perdu une partie de ses clients et s’en sort avec difficulté. Enquête.

Crédits photo : Anahit Miridjanian

Le 9e arrondissement de Paris est connu comme un quartier où séjournent assez souvent les touristes. Situé près du centre-ville sur la rive droite, non loin des principaux points touristiques, «l’arrondissement de l’Opéra» rassemble une multitude d’hôtels deux ou trois étoiles aux prix adéquats, qui attirent des touristes de toute nationalité. On s’est retrouvé ici, sur les Grands boulevards, toujours bruyants et pleines de vie, un pluvieux lundi matin. Il a fallu tourner dans la rue voisine pour atteindre la Cité Bergère, cachée derrière des arcs majestueux. Cette voie de petite taille héberge des hôtels simples, mais sympathiques, qui offrent aux touristes un petit-déjeuner solide et de petites chambres propres.

«Aucun plan de sécurité n’est prévu»

L’un de ces établissements est l’Hôtel des Arts, qui a l’air chic et moderne, même s’il n’est classé que deux étoiles. Dans cet hôtel familial les affaires ne vont pas si bien comme avant, soupire le patron M. Grare. Ce grand homme timide, qui porte des lunettes, ne parle pas beaucoup. «Nous avons ressenti une baisse de fréquentation en 2016», dit-il avec l’air calme. Derrière sa caisse il ne s’arrête pas de travailler. Il trie des lettres, il déchire quelques-unes. M. Grare continue à raconter : La fréquentation s’est arrêté net le jour de l’attentat. Le lendemain c’était fini!» Est-ce que les choses ont changé depuis? «Maintenant ça revient. Moins cher, mais ça revient.» La tristesse du patron est visible sur son visage.

On regarde autour de soi et on découvre le rez-de-chaussée bien éclairé avec des fauteuils confortables et des fleurs sur des tables basses. La musique calme et agréable se repend dans tous les coins de cet immeuble hospitalier, où les touristes arrivent pour passer leurs vacances ou même un week-end. Rien ici ne parle des attentats ou d’un danger potentiel. On ne voit aucun panneau, aucune indication.

Le système de sécurité est resté le même après les attentats. Il y a aucun plan de sécurité dans ce cas-là, rien n’est prévu.

On constate qu’aucune réglementation sur ce sujet n’a été faite. Avec l’air perdu le patron de l’Hôtel des Arts bafouille: «J’ai vu des boutiques qui avaient ça sur leurs murs…». Mais il ne peut dire plus que ça. Apparemment l’Etat n’apporte non plus aucune aide en matière de sécurité: «La sécurité, ils s’en foutent!».

Les touristes, qui arrivent à Paris, ne lui posent plus de questions sur la sécurité en ville. La panique générale est disparue : «C’est fini maintenant, plus personne n’y pense!». Mais la baisse de fréquentation est pourtant bien ressentie :

On a perdu toute une partie des gens qui ne viennent plus, ceux qui ont le plus fort pouvoir d’achat.

Dans des conditions pareilles les hôteliers changent leur façon de travailler. Ils s’adaptent aux pénibles nouvelles conditions, comme par exemple l’impossibilité de prévoir le nombre de touristes : «La visibilité nous manque! Avant on avait des réservations à trois mois, maintenant c’est à la semaine. Les gens font la réservation à la dernière minute». Mais M. Grare traite la situation avec compréhension. «De toute façon ces mauvaises années sont des mauvaises années pour la France toute entière», conclut-il sagement.

Grands boulevards. Crédits photo : Flickr / Mariano Mantel

«On va pas mettre des vigiles ou l’armée à l’hôtel, ça fait peur»

On entre dans un autre hôtel dans le même quartier. Assis derrière son minuscule bureau d’accueil, le patron est en train de travailler. Au-dessus de lui un écran montre les photos des chambres avec l’indication des prix nuitée. Cet hôtel est moins beau que le précédent, il est beaucoup plus simple et petit. «La baisse de fréquentation après les attentats, c’est logique!», dit le propriétaire de l’hôtel qui a souhaité de rester anonyme. Il a l’air encore plus préoccupé et soucieux que le premier patron. On voit bien que ce n’était pas facile pour lui de travailler pendant la période post-attentats. «Ça revient un petit peu», dit-il peu rassuré.

Sur le plan sécuritaire, c’est toujours pareil. Aucun changement n’a été entrepris après les attentats, aucun plan sécuritaire n’est prévu dans le cas d’une attaque terroriste. Le patron de cet hôtel confirme qu’il n’existe pas de règlementation spéciale par rapport aux attentats. «Par rapport aux incendies ça existe, bien sû, ajoute-t-il. Quand on lui demande si l’Etat lui aide avec la sécurité, le mécontent patron répond : «Pas du tout. Logiquement, il devrait».

Mais le patron de cet hôtel n’est pas effrayé par ce genre du danger :

De toute façon tous nos clients, toutes les personnes qui rentrent dans l’hôtel, ont un contrôle de l’identité à l’arrivée. Il est réalisé depuis toujours, même avant les attentats.

Le propriétaire de l’hôtel, pense-t-il que c’est assez pour garantir la sécurité? «On va pas mettre des vigiles ou l’armée à l’hôtel, ça fait peur.» Quand les touristes ne voient pas d’agents de sécurité, ils oublient le danger. «Ces dernières mois les clients ne font pas allusion aux attentats, remarque-t-il, alors qu’il y a encore quelques mois certains demandaient si tout allait bien, si on pouvait être en sécurité dehors».

«La crise avec la Russie, c’était pire que le Bataclan!»

Quand il ne reste plus de questions à poser, le patron de l’hôtel change de sujet de conversation. Il révèle que la baisse de fréquentation a commencé beaucoup plus tôt, même avant les attentats. «La crise avec la Russie, c’était pire que le Bataclan!», lance-t-il cette phrase inattendue. Il ne retient plus ses émotions, il dit vraiment ce qu’il pense. Le patron critique la politique de Hollande et du gouvernement qui ne lui aide pas, mais, au contraire, complique sa vie. «Ils sont complètement déconnectés de la réalité», dit-il en affirmant qu’une partie du secteur est en crise à cause d’eux.

La majorité des hôtels a vu son chiffre d’affaire baisser après cette rupture entre la France et la Russie.

La clientèle accueillie dans certains hôtels de ce quartier était russe à 70%, parfois même à 100%. «Ces hôtels ont tout perdu!», s’indigne-t-il. Et il raconte que les Russes venaient d’habitude à Paris dans son hôtel pour passer un week-end, puis ils partaient à la Côte-d’Azur. Là-bas ils restaient pour quelques jours et après ils revenaient à Paris. Les Russes étaient bien aisés et pouvaient se permettre de faire ici leur shopping, d’aller aux restaurants, de dépenser l’argent sans mesure. Mais tout cela a été avant la chute du rouble. «Tous les hôtels dans ce quartier ont vécu une énorme baisse, parce que les Russes sont partis». Le patron montre ses documents de la réception, où on voit très peu de noms inscrits, et dit: «Aujourd’hui il y a eu encore un Russe qui a quitté l’hôtel».

Après les Russes il ne leur restaient que les Japonais. «Vous voyez, dans ce quartier on ne trouve pas d’Américains. Ils s’installent d’habitude au Quartier Latin et dans le Marais.» Les Chinois, on ne les voit pas non plus dans le 9e : «Il y a une nouvelle tendance chez eux : ils préfèrent rester dans les hôtels en banlieue et se déplacer en groupes dans les bus. Donc, pour aller aux Galeries Lafayette ou aux musées parisiens ils prennent le bus et puis ils repartent.» Le dernier espoir, les Japonais ont quitté Paris après les attentats. «Ils sont craintifs et timides», explique leur comportement le patron de l’hôtel. Bref, la vie des hôteliers est dure et ils arrivent à peine à s’en sortir.

Grands boulevards. Crédits photo : Flickr / Vincent Anderlucci

« On ne va pas vous expliquer comment fonctionne notre sécurité!»

Après cette dernière conversation on revient sur les Grands boulevards. Ici, entre les bars et les cafés touristiques on aperçoit le musée Grévin. Ce musée de cire privé regroupe des reproductions de personnages célèbres, qui plaisent tellement aux enfants et à certains adultes. Pour entrer il faut montrer le contenu de ses sacs. On passe plus loin et on a encore un autre contrôle à faire : les portiques de sécurité détectent si les visiteurs portent les armes avec eux. Il est surprenant de voir que les agents de sécurité sont si nombreux dans ce musée. A l’intérieur une hôtesse, déguisée en personnage de conte, accueille les touristes. On vient vers la caisse et demande avec qui on pourrait parler sur le sujet du tourisme et de la sécurité. Une jeune vendeuse de tickets répond qu’il aurait fallu s’accorder sur une interview d’avance, mais après elle va chercher le chef de la sécurité du musée. Une manageuse entend notre conversation et l’arrête tout de suite. « On ne va pas vous expliquer comment fonctionne notre sécurité!», dit-elle fermement. Pour les employés du musée Grévin le système de sécurité reste quelque chose de secret qu’ils ne veulent pas dévoiler. Cette fois on repart sans rien.

« Les touristes perçoivent des voitures enflammées en banlieue comme quelque chose qui s’est passé aux Champs-Elysées »

Près de la bouche du métro Grands boulevards j’attends une jeune guide russophone, qui a accepté de me rencontrer. Finalement je vois une femme blonde de taille moyenne, toute souriante, qui se dirige vers moi. On s’installe dans une crêperie stylée au coin de la rue. Katerina Coudyser travaille comme guide depuis 6 ans et elle confirme que les touristes arrivent moins souvent qu’avant.

« La chute du rouble a frappé notre segment de marché plus que les actes terroristes.Mais mes collègues qui travaillent avec d’autres langues se plaignent que la demande a chuté ».

Katerina Coudyser organise pour ses clients les excursions les plus populaires : elle les emmène voir la cathédrale Notre Dame, le Louvre, le Jardin des Tuileries, la place Vendôme, l’Opéra Garnier, les Champs-Elysées et le quartier du Montmartre. « Mes touristes ne visitent presque jamais le 11e arrondissement, c’est un Paris pour les Parisiens ». Elle dit qu’ils ne cherchent pas spécialement à éviter les endroits, où se sont passés les actes terroristes.

Les contrôles à l’entrée dans des boutiques et des musées ne choquent pas les touristes, au contraire, ils les rassurent. « L’unique chose qui suscite des questions ce sont les militaires avec des kalachnikovs ». Les touristes ne sont pas au courant de tout ce qui se passe à Paris, ajoute-t-elle : « Il est incroyable que l’attentat déjoué au Louvre est resté inaperçu : j’ai reçu aucune question sur celui-là pour le moment. En revanche, les touristes perçoivent des voitures enflammées en banlieue comme quelque chose qui s’est passé aux Champs-Elysées ». Les clichés persistent toujours :

« Un de mes touristes veut s’installer dans le 13e pendant ses vacances. L’une de ces premières questions était : « Ne brûlera-t-on pas ma voiture pendant la nuit ? »

Vigipirate. Crédits photo : Flickr / Petit_louis

 « Il faut arrêter de parler des attentats! »

Pour apprendre comment Paris compte redonner confiance et enlever ce sentiment de peur aux touristes étrangers et français, on a contacté David-Xavier Weiss, directeur adjoint du comité régional du tourisme Paris Ile de France. Selon lui, Il faut arrêter de parler d’Etat de siège. « La France n’a pas plus de risques que les autres », estime le politique. 

Il faut complètement sortir de cette communication sur la sécurité! Il faut vendre Paris comme une destination romantique, il faut vendre la France avec toutes les diversités des paysages et arrêter de parler des attentats!

Le directeur adjoint du comité régional du tourisme trouve que la France n’est pas beaucoup plus sujette aux attentats que les Etats-Unis, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne : « Il y a eu des attentats un peu partout dans les grandes capitales occidentales ». David-Xavier Weiss souligne que Paris a aussi d’autres défauts comme la mauvaise qualité du service et l’absence de la propreté. Et rappelle que c’est à la maire de Paris Anne Hidalgo de gérer ces problèmes.

Anahit Miridjanian

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