[ITW] Kitty Russell, journaliste mode du magazine Point de vue

« Ici, il y a un je ne sais quoi, un je m’en foutisme so french » D’un décontracté étonnant, Kitty Russell évoque son travail : la mode. En pleine Fashion Week, elle parle avec passion de sa carrière. Du style de la Parisienne et de la vie à Paris.

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Paris est-elle encore la capitale de la mode ?

Bien sûr. Paris est la capitale de la mode car c’est une légende depuis toujours. La haute-couture a débuté à Paris et la Fashion Week se termine à Paris. La broderie, la couture, les métiers d’art viennent de là. Ici, il y a une certaine aisance, un je ne sais quoi, je m’en foutisme so french.
Mais on ne lance plus de mode comme le faisait Courrèges à l’époque. Aujourd’hui, c’est différent. Oui, la mode se repose sur ses lauriers. Cependant les trois plus gros groupes sont français : LVMH, Chanel et Kering.

Selon vous, le style des Français a-t-il régressé ou s’est-il amélioré ?

Depuis toujours, les Français copient les Américains et les Américains copient les Anglais. Les réseaux sociaux favorisent aujourd’hui cette envie de copier.
Cependant, la Française s’habille toujours bien. Mais le problème reste le même. Dans le star-system, c’est la marque avant tout et pas les formes de la femme.
Aux Etats-Unis, on sait mieux habiller les femmes en fonction de leurs formes.

Pourquoi avez-vous décidé d’être journaliste mode ?

Je n’ai pas fait d’études. J’ai grandi dans la mode, ma mère était journaliste et mon père, photographe. Il n’y a pas besoin de diplôme, mais plutôt de beaucoup de curiosité. Le style, ça ne s’apprend pas. J’ai appris sur le tas en essayant tous les métiers liés au monde de la mode. Je n’ai pas décidé d’être journaliste. Quand j’ai commencé, je faisais le café dans les showrooms. J’ai été assistante dans des showrooms de presse. J’ai tout fait.

Quelles aptitudes sont nécessaires ?

Pour apprendre, il ne faut pas hésiter à toucher les tissus, regarder les coupes d’un vêtement. J’ai entrepris des études d’histoire de l’art donc je sais reconnaitre différents styles. Les livres sont également une source d’apprentissage. Il faut lire les biographies de Coco Chanel, d’Yves Saint Laurent, des gens qui ont révolutionné la mode.

D’origine américaine, pourquoi avez-vous décidé de travailler à Paris ? Cette capitale de la mode vous faisait-elle rêver ? Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

J’ai grandi à Paris. Je suis arrivée en France à l’âge de 2 ans mais je retournais souvent aux Etats-Unis. A 17 ans, j’ai commencé à travailler à New York. J’étais attachée de presse pour des marques françaises.

Pourquoi Paris me fait rêver ? Parce que c’est Paris. C’est la capitale de la mode et c’est une chance de vivre ici. A New York, à Londres, à Milan, les gens sont très bien habillés aussi. Mais Paris a quelque chose de plus.

Quelle est votre vision de la mode à Paris ?

Les Parisiens sont très bien habillés. Il y a aussi des gens très mal habillés comme partout. Mais les Parisiens ont quelque chose … Porter un foulard également, c’est très parisien. Ils ont une façon d’accessoiriser leurs tenues très particulière. Le vrai style est discret.

Crédit photo : DR

Qu’aimez-vous le plus dans la mode ?

J’adore que ce soit un éternel recommencement. J’aime le côté créatif et qu’aujourd’hui, tout passe. J’aime la liberté de la mode. Si tu veux porter un pull panthère et des bottes argent, ça passe. J’aime qu’on puisse s’habiller pour pas cher. Ça donne beaucoup de liberté et le coût fait que certains se sentent moins exclus.

Evidemment, il y a des fautes de goût dans les grandes comme dans les petites marques. Il ne suffit pas d’être à la mode mais de s’habiller par rapport à son corps en connaissant sa morphologie.

Que pensez-vous des directeurs artistiques actuels ?

(Soupir). Aujourd’hui le directeur artistique est devenu plus important que le vêtement donc plus important que la cliente. Lorsqu’il dessinait un modèle pour une femme, Yves Saint Laurent s’oubliait afin de sublimer le corps de la femme. Cela se perd. Il ne faut pas oublier que c’est un commerce tout ça.
Karl Lagerfeld ? Ce n’est pas un directeur artistique. C’est un cas à part. Il travaille depuis 50 ans, a créé beaucoup de choses … C’est un créateur, un visionnaire.
Certains directeurs artistiques sont bons. Certains se sont brûlés les ailes, à l’instar de John Galliano.

La Fashion Week parisienne a-t-elle des choses à envier à celles de Londres, New York ou encore Milan ?

La Fashion Week, c’est l’enfer. Ça n’a rien à envier à une autre ville. La seule chose qui change c’est la culture, les taxis, la nourriture. C’est l’enfer partout, on court d’un défilé à l’autre. On attend pendant une heure un défilé qui dure un quart d’heure, ensuite il y a les soirées, les showrooms, les rendez-vous … A la fin du mois, on est crevés.
Après, il est vrai que Paris est la dernière ville où les modèles défilent alors on attend qu’elle livre quelque chose de plus.

Crédit photo : Danny Ghitis pour The New York Times

Y-a-il toujours autant d’argent dans ce milieu ?

Plus que jamais. Il y en a beaucoup, surtout dans le milieu du cosmétique et de la maroquinerie. Pourquoi ? La plupart des gens peuvent s’acheter un rouge à lèvres Dior ou encore Chanel mais ne peuvent pas s’offrir un sac. Avec le maquillage de luxe, elles se sentent spéciales. C’est presque obscène mais la mode fait gagner beaucoup d’argent et permet d’employer beaucoup de personnes.

Il y a les coursiers, les vendeurs, ceux qui créent les décors pour les défilés, les petites mains, les bookers, les journalistes, les photographes, les DJ, les couturières, les chauffeurs. Il y a un paradoxe du luxe mais aussi du travail. Il y a aussi les électriciens, ceux qui posent la moquette pour les défiles, les hôtesses, ceux qui cousent le cuir, cueillir les roses à Grasse pour l’industrie du parfum …

Certaines clientes particulièrement riches ont une voiture avec chauffeur qui vient les chercher afin de les amener aux défilés. La plupart des invités prennent cependant le métro pour assister aux défilés car les gens sont moins snobs et il y a plus de monde.

La qualité des matières est-elle toujours aussi importante qu’avant ?

Bien sûr. La qualité des matières est importante mais aujourd’hui on peut faire des choses magnifiques avec du nylon. Il n’y a plus de snobisme, le sportswear est devenu chic. Le dernier exemple en date de ce changement ? Ricardo Tisci, directeur artistique de la maison Givenchy de 2005 à 2017 qui a quitté la maison de haute-couture française et préférer poursuivre sa carrière chez… Nike.

Propos recueillis par Lola Leger.

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