Suicide sur les voies du RER : « Les images reviennent en tête et on culpabilise »

La SNCF compte aujourd’hui 14 000 conducteurs de ligne. Parmi eux beaucoup ont déjà connu ce qu’on appelle pudiquement «un accident de personne», autrement dit, une ou plusieurs (dans le pire des cas) personnes décédées sur la voie. Comment ces conducteurs de train vivent-ils ces drames quasi quotidiens ? Reportage.

Image RER par l'AFP
Image RER par l’AFP

Le réseau express régional d’Île-de-France ou plus communément appelé RER est un moyen de transport utilisé par des millions de Franciliens. La ligne du RER A est à elle seule, la ligne la plus fréquentée d’Europe, avec 1,2 million de voyageurs par jour, ainsi que de nombreux imprévus à gérer. Les retards de train font partie de la vie quotidienne de nombreuses personnes. Mais s’il y a bien une seule fois où nous nous devons de faire preuve d’humanité, c’est bien lorsqu’il s’agit d’un suicide ou d’un accident ôtant la vie d’une personne. En France, 450 individus en moyenne mettent fin à leur jour sur la voie ferrée, signale la SNCF, et un conducteur sur deux est confronté à ce genre d’incident au cours de sa carrière.

«Les images reviennent en tête et on culpabilise…»

Nous sommes allé à la rencontre de conducteurs de ligne ayant vécu cette situation pour le moins marquante. Yannick est à la SNCF depuis maintenant 25 ans et a connu trois accidents de ce type. Deux d’entre eux étaient de vrais accidents. Le dernier, et c’est d’ailleurs celui qui l’a beaucoup plus marqué était un suicide. Yannick nous raconte comment cela s’est produit.

«A une vingtaine de mètres de l’entrée à quai en gare de Paris Austerlitz, j’ai vu une femme au comportement étrange. Elle me fixait et faisait de courts va-et-vient, on percevait sa nervosité. Lorsque le train est entré à quai, la personne s’est jetée, tête en avant, sous le train.»

Une scène difficile qu’Antoine Février a  lui aussi vécu de manière différente. A seulement 22 ans, il n’a pas été épargné et ce, dès ses débuts de conducteur de ligne.

« C’était le 24 mars 2014 aux alentours de 21h30, nous étions deux en cabines. Au loin, j’ai vu un homme recroquevillé sur la voie dans le même sens que le train. A notre arrivée, il s’est mis dans la position du « Christ rédempteur » et a regardé droit dans la cabine de conduite. Le suicide était évident. Une fois l’enquête commencée, la police nous a demandé s’il était habillé lors du choc ou non puisque son corps était dans un état tel, qu’il était impossible de le savoir… »

Des témoignages qui font froid dans le dos mais qui reflète cette réalité difficile. Impliqués contre leur gré, les conducteurs sont eux aussi victimes. Yannick l’affirme, même les personnes les plus fortes mentalement, éprouvent un sentiment d’impuissance face à une telle volonté de mourir.

« Les nuits sont agitées, le sommeil perturbé, les images reviennent en tête et on culpabilise car il faut savoir que dans 98% des suicides ferroviaires, la personne regarde le conducteur ce qui a pour effet de renforcer le sentiment de culpabilité. On en vient à se demander pourquoi la victime nous fixe alors qu’en réalité il n’en est rien. Il a été déterminé que ces regards ne sont qu’un reflex et que le conducteur l’interprète comme lui étant adressé contre lui… »

« On ne réfléchi pas, on agit. »

Pour ceux d’entre vous qui ont déjà été présents dans cette situation, la procédure mise en place peut paraître longue, très longue. Au sein du wagon l’impatience se fait sentir. En effet, cette procédure a été fixée par la SNCF à 2h30 environ avant la reprise du traffic. Une procédure d’urgence que nous explique Yannick.

« Dans un premier temps il faut absolument arrêter la circulation des trains dans la zone par l’utilisation du Signal d’Alerte Lumineux (SAL) et du Signal d’Alerte Radio (SAR) sans oublier de bien faire usage du sifflet. Cela a pour effet « d’ordonner » si je peux me permettre, aux autres conducteurs de stopper leur train et de ne se remettre en route que sur ordre du chef de ligne qu’on appelle le régulateur. Si on se sent capable il faut vérifier l’état de la victime. Protéger cette dernière ainsi que les passagers, ceux-ci doivent être évacués en leur évitant au mieux la vue du corps même si on le sait bien, il y a toujours des curieux. Nous devons ensuite attendre la venue des secours demandés lors de la procédure et d’un dirigeant de traction prévu pour nous aider et nous réconforter. »

Une procédure qu’il nous avoue réaliser instinctivement tant les conducteurs de ligne sont préparés à cela. Malgré tout, il faut allier le choc de l’accident avec l’arrivée de la police sur place.

« A ce moment, la tension retombe un peu, on commence à comprendre ce qui vient de se passer et c’est à ce moment là qu’on a les jambes coupées, les mains moites et tremblantes, on est clairement en état de choc. On revoit la scène plus ou moins précisément. Le souvenir est important car à chaque fois qu’il y a accident de personne, il y a convocation au poste de police pour évoquer les faits. Les trois fois durant lesquelles j’ai dû témoigner, j’ai souhaité le faire le plus vite possible afin d’être le plus précis et surtout, inconsciemment pour évacuer les images. La police nous demande donc un rapport circonstancié qui même s’il est pénible est je crois, salvateur. »

Antoine ajoute à cela que les conducteurs de train sont soumis à un test d’alcoolémie et à un dépistage de drogue par la police en charge de l’enquête. Il affirme vivre avec l’éventualité d’un nouvel accident chaque fois qu’il s’apprête à conduire.

« Je suis conscient qu’il y a de fortes chances pour que cela se reproduise, j’ai encore 40 ans de carrière devant moi. J’y pense tous les jours et à chaque fois je me repasse la procédure à suivre si cela arrivait à la prochaine gare dans laquelle je passe. C’est un des risques du métier, on sait tous que ça nous arrivera et nous y sommes préparés mentalement mais chaque accident ou suicide est différent… »

Prise en charge et suivi psychologique

Et après ? Une fois que nous sommes arrivés chez nous, qu’en est-il du malheureux conducteur de train qui n’a absolument rien demandé ? Justement, pour les aider à se remettre d’un tel choc psychologique, un suivi est mis en place par la SNCF. Yannick nous explique le déroulement de celui-ci.

« Il faut savoir que la SNCF se préoccupe beaucoup du suivi de ses agents ayant subit un accident de personne. Une cellule spécialisée composée de psychologues et de médecins est toujours joignables que ce soit par téléphone ou encore sur rendez-vous. C’est une grande aide qui existe depuis une vingtaine d’années, avant les agents n’étaient pas autant pris en charge. On nous prescrit donc un arrêt de travail de minimum trois jours que l’agent peut, s’il le souhaite, en fonction de son état, faire prolonger. Il est alors placé en « accident de travail » pour être un minimum pénalisé au niveau du salaire. Le conducteur sera ensuite accompagné d’un cadre de traction pour effectuer son premier trajet lors de la reprise du travail qui évaluera si l’agent a pleinement ou non, retrouvé ses capacités de conduite. »

Il est vrai que lorsque cela arrive le matin ou encore après une dure journée de travail, il peut arriver que cela soit embêtant pour de nombreux passagers. Malheureusement, la procédure met beaucoup de temps puisque du monde est dépêché sur place. Pompiers, policiers ou gendarmes, police judiciaire ou encore les pompes funèbres, cela entraîne une attente qui paraît interminable au sein du train.

Sachez que vous jouez un rôle important lors de cette procédure, vous qui êtes passagers. Rester calmes et attentifs aux annonces indiquées par votre conducteur reste la meilleure chose pour faciliter le travail des agents présents sur place. Faire preuve d’un peu de compassion et d’humanité est essentiel, ne serait-ce que pour le conducteur de train qui lui, n’a rien demandé si ce n’est faire son travail.

Nassima Driouach

 

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