[Reportage] CAN 2017 : du pain et des jeux pour les Gabonais

Premier jour de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2017 qui se tiendra au Gabon jusqu’au 5 février prochain. Alors que le match d’ouverture opposera l’équipe du pays organisateur à la Guinée-Bissau à 17 heures, le coeur d’une grande majorité des gabonais n’est pas à la fête, bien au contraire.

Depuis la réélection houleuse et controversée du Président Ali Bongo à la tête du Gabon, la tension reste palpable dans ce petit pays de moins de 2 millions d’habitants. Les rues de Libreville restent hantées par les mouvements populaires de septembre dernier, et les murs portent toujours les tags anti-régime qui appellent à la destitution du chef de l’État. Avec un climat politique instable et une plaie encore béante dans le coeur des gabonais, le maintien de l’organisation de la CAN était-ce une bonne idée ?

Un évènement sportif politisé

Impossible de discuter avec un gabonais au sujet de la CAN sans que survienne l’argument politique de l’élection truquée. Une pilule qui reste difficile à avaler pour une large portion du peuple, notamment au sein de la diaspora dispersée ça et là, et qui plombe le moral même des plus fervents supporters des Panthères. À noter par ailleurs que le joueur phare de l’équipe nationale, Pierre-Emerick Aubameyang, a largement déçu ses compatriotes lorsqu’en plein heurts dans son pays d’origine, il a opté pour la neutralité.

L’organisation de cette CAN sert également d’argument au Président Ali Bongo afin de promouvoir l’image d’un Gabon stable, uni et en bonne santé sous son second mandat. Une tactique qui ne passe pas inaperçue auprès des concitoyens, qui voient dans cette promotion qu’ils qualifient de mensongère, une propagande malvenue.

« Le gouvernement refera sa jolie propagande à la fin et pendant la CAN en disant que c’est une réussite pour le Gabon, que tout se passe bien, que tous les matches se sont bien déroulés et il n’y a eu aucun problème. […] Aux yeux du monde tout ce sera bien passé, on taira tous les scandales. »

Entre défaitisme et indignation 

Si au sommet de l’État on affiche un sourire en toute circonstance, dans les quartiers, on est bien moins sereins. Alors qu’en temps normal le gabonais se laisse aisément distraire par des mesures de divertissement (course de bateaux, carnaval brésilien, marathons et courses cyclistes), la donne change avec l’accueil pour la seconde fois de cette compétition sportive en terre gabonaise. L’émoi qui coïncide généralement avec ce genre d’évènement a laissé place à l’amertume et au rejet : de toute évidence, ce n’est pas le temps.

« La coupe d’Afrique des nations c’est un gros mensonge, c’est inutile, c’est futile […] c’est un moyen de camoufler les problèmes qui sont réels. Je pense que le Gabon a plutôt intérêt à se concentrer sur des problèmes économiques et sociaux, et notamment régler les problèmes de scolarité. »

Pour les habitants, dans un pays où les soins médicaux sont insuffisants, où la qualité de l’éducation décline, où l’approvisionnement en eau fait défaut et où les délestages sont monnaie courante, la CAN est bien la dernière des priorités. Pourtant elle aura tout de même lieu, sous le regard contestataire d’un « peuple qui n’est pas souverain », et ne voit en cette rencontre sportive qu’un gaspillage d’argent.

Une aberration pour certains, une aubaine pour d’autres

Alors que le tumulte gronde, certains voient en l’organisation de cette CAN une lueur d’espoir pour ce pays qui a besoin d’être apaisé. Sans nier les évènements d’une rare violence qui s’y sont déroulés en 2016, ils considèrent la compétition comme un évènement majeur, sur le plan économique mais avant tout social, à ne surtout pas mélanger à la politique. 

« Comment ne pas voir cet évènement comme un espoir, un espoir de cohésion. De quoi ont besoin les populations gabonaises actuellement si ce n’est de tourner la page politique et porter un intérêt commun à notre équipe nationale. »

Des élans existentialistes qui encensent la venue de 15 équipes étrangères sur les pelouses gabonaises, et affirment qu’un évènement d’une telle ampleur ne peut qu’être bénéfique au Gabon. Et pour cause, la CAN devrait générer des emplois sur le court terme, et ainsi créer une « manne financière » afin de « relancer, même si ce n’est que légèrement, l’économie du pays ».

Appel au boycott

800 milliards de FCFA, voici le budget que l’on associe à deux organisations de CAN au Gabon, à 5 ans d’intervalle, alors qu’il y a peu les fonds manquaient pour organiser les législatives. Construction de stades, venue de Lionel Messi au Gabon pour « poser la première pierre », Booba en ouverture, et autres coups de com’ ont eu raison de la patience de plusieurs personnes, qui ont lancé des appels, notamment sur les réseaux sociaux, à boycotter l’évènement sportif. En plus des pétitions, sur Twitter les hastags #PasdeCanAuGabon et #WeCanNot ont vu le jour, et servent à relayer des messages de résistance et d’incitation au sabotage.

Les premières opérations de vente des billets, au prix bas de 500 FCFA (0,76€), ont fait un flop, à tel point que certains affirment que les tickets sont distribués gratuitement afin de pousser la population à remplir les stades.

« Je ne pense pas qu’il y aura du monde au stade, et si c’est le cas, je pense que c’est parce qu’ils auront laissé entrer les gens gratuitement ou qu’ils ont descendu les prix. Je ne pense pas que les gens se déplacent massivement autrement. »

Un joueur des Panthères évoluant à domicile a également posté un message en affirmant qu’il se rendra bel et bien au stade… mais pour supporter l’équipe adverse. Une initiative soutenue par d’autres révolutionnaires en herbe qui ont la ferme intention de s’y rendre vêtus de jaune, afin de scander « Jean Ping président ». 

Une édition 2017 de la Coupe d’Afrique des nations qui n’aura pas lieu sous les meilleurs auspices, et devra jongler entre rencontres sportives et clameur populaire.

*Image à la Une : DR – Stade de Port-Gentil

Alyo

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